A maintenant une semaine du départ, un certain nombre d’entre vous s’inquiètent très gentiment de savoir si je vais bien vivre mon retour, si je n’ai pas peur du vide que vont me laisser toutes ces vérités nouvellement découvertes, si je ne crains pas trop de retrouver un monde superficiel etc…
Soyez rassurés, il n’en est rien ! C’est en revanche l’occasion de repréciser en quelques lignes un certain nombre d’idées et réflexions que j’ai pu mener au cours de cette année, riche à tous points de vue.
Il a toujours été très clair depuis le départ que cette année était plus qu’une parenthèse, mais moins qu’une vocation. Laissez-moi m’expliquer.
J’ai eu la chance de pouvoir prendre du temps pour aider. Pouvoir faire bénéficier un peu les autres du surplus que j’ai eu la chance de recevoir, grâce à mes parents, mon éducation, et tant d’autres. Rien d’héroïque à cela. Il est plus aisé, vous en conviendrez, de donner ce que l’on a en abondance. Même si cette année m’a réservé des difficultés et des sacrifices parfois plus douloureux que je ne les prévoyais, elle n’en a pas moins été pour moi une opportunité fabuleuse.
A l’inverse, je n’ai aucunement la foi, la générosité, l’esprit de sacrifice et d’abandon suffisants pour sacrifier plus que ce que j’avais en surplus. Je n’ai rien abandonné, je n’ai fait que mettre entre parenthèses. Jamais il ne m’est venu à l’esprit, ni après, ni durant cette coopération, de prolonger, de faire de l’aide aux autres, de la charité ma vocation.
Ma vie est en France, auprès de ceux que j’aime. Mes choix de vie sont les mêmes qu’auparavant, plus avancés encore, raffermis…Je retourne à cette vie avec joie et enthousiasme. Certes j’ai eu depuis Manille une perspective un peu nouvelle sur ce qui tient du nécessaire, du fondamental, et ce qui n’est qu’accessoire. Mais il me semblerait hypocrite, pour moi, fils de tout cela, que de vouer aux gémonies cette existence que j’ai menée sans m’en soucier, au simple prétexte que j’en aurais entraperçu une autre possible.
Et ce raisonnement va plus loin qu’une simple correction, qu’une politesse. Il existe en France une sorte de lyrisme larmoyant et angéliste autour de l’idée de « l’humanitaire ». Dès que l’on évoque des sujets tels que les fossés entre Nord et Sud, qu’ils concernent le développement, la richesse matérielle, les conditions de vies ou tout autre critère, semble s’imposer un manichéisme de bon aloi à propos duquel j’aurai quelques idées à vous suggérer.
Vous n’aurez aucun mal à vous figurer cette image d’Epinal qui veut que les occidentaux trônent sur le toit du monde, égoïstes et le cœur racorni par trop de richesse sur lesquelles ils veillent jalousement, prêts à toutes les bassesses pour augmenter leur assises au dépend des pauvres. De l’autre côté de la balance, les pauvres, les bidonvilles, la misère. Mais ces gens sont heureux, simples, ils connaissent la vraie valeur des choses, savent se contenter de ce qu’ils ont. On aurait tout à apprendre de leur philosophie de vie dépouillée.
Ces poncifs sont à mon sens autant d’idioties. La misère est le creuset de tous les drames et de toutes les atrocités que peut engendrer l’Homme. Nulle part ailleurs que dans les bidonvilles ont lieu autant de violences, de meurtres, de viols, d’incestes et d’autres horreurs. Parce que les hommes aspirent à une vie meilleure et qu’en ces lieux rien de légal n’est même envisageable pour imaginer l’obtenir. C’est un fait indéniable.
Pourtant, c’est vrai, il y a dans ces bidonvilles, parmi ces abandonnés, des saints. Des gens extraordinaires. Des gens dont la générosité, justement, dépasse de loin de qu’ils possèdent. Mais ces saints ne sont pas le fruit du dénuement qui leur est imposé. Leur vie donnée est le fruit de la richesse de leur cœur, de leur foi, de la bonté à laquelle ils croient.
Il y a tout autant de gens formidables chez les riches que chez les pauvres (même si cette opposition est primaire, vous le sentez bien), et autant de salauds. Seulement un diamant est plus éclatant dans la cendre qu’en vitrine.
L’aisance est souhaitable pour tous, tous l’appellent de leurs vœux, elle et tous ses corollaires, l’éducation, la culture, et tant d’autres opportunités.
Bien sur mon raisonnement est bien généraliste et j’assimile trop de choses. Evidement la simplicité est une vertu à cultiver et la charité incontournable. En aucun cas je ne fais l’éloge de l’argent pour lui-même. Je ne propose même pas de solution utopiste.
Je voulais simplement par ces quelques idées maladroitement agencées (il est loin le temps des dissertations parfaitement chevillées) vous aider à comprendre pourquoi j’affirme, à la surprise de certains j’en suis bien conscient, que je n’ai aucun complexe ni aucune inquiétude à retourner à ma vie de chanceux.
Je ne pars pas sans regarder en arrière. Surtout pas. J’ai évidement la résolution de continuer à aider ces enfants qui m’ont tant apprit, même si ce ne sera sans doute plus directement en suant à Divisoria.
Je garderai toujours dans mon cœur tous ces petits que j’ai eu la joie de servir durant cette année. Vous avez sans doute tous vus « La Liste de Schindler ». Un très grand film, au cours duquel la seule note de couleur est le manteau rouge d’une petite fille aperçue durant la liquidation d’un ghetto juif. Ce manteau rouge qui fait basculer Schindler, qui lui rend personnel le drame qui se déroule sous ses yeux, qui l’incarne comme autre chose qu’un événement historique.
Sans autres rapprochement, ces enfants auront en quelques sorte été pour moi ce manteau rouge. Les visages que j’ai pu mettre sur le fond de la misère humaine à qui l’on peut par quelques sacrifices redonner un espoir. Nourrir leur espérance. Une goutte d’eau dans l’océan. Mais indispensable.
Ces quelques lignes sont confuses et brouillonnes mais je ne souhaite pas les retravailler. J’aimerai simplement que vous puissiez y retrouver quelques unes de ces choses qui repartent avec moi. Quand au reste, ce qui vous aurait surpris ou choqué, je serai ravi de vous en parler plus longuement…dans une semaine !